MARIE HAVEL
ARTIST
TEXTES CRITIQUES
«Le contact avec la nature pendant l’enfance développe la conscience écologique» Michel Loreau, Chercheur de la Station d’écologie théorique et expérimentale du CNRS
« Les lieux dans lesquels nous avons grandi ont profondément influencé notre travail ». Alors que Marie Havel a passé son enfance près de Soissons dans l’Aisne, territoire de plaines et de vallées, tristement célèbre pour avoir été l’un des plus grands champs de bataille que l’histoire nationale ait connue, le regard de Clément Philippe, lui, s’est forgé au cœur d’un milieu rocheux et compact, bordé par les sommets et les crêtes des massifs alpins, terre de combat et de Résistance pendant la guerre. Leur première rencontre se fera quant à elle dans une ville transfrontalière elle aussi, mais ouverte sur l’horizon et la mer : Montpellier, où ils étudieront tous deux à l’école des beaux-arts et où ils décideront finalement d’établir leur atelier commun.
On pourrait ainsi, sans trop s’égarer, faire le lien entre leur histoire personnelle, fortement imprégnée de ces lieux au contexte épais ou à la géographie contrainte, avec celle de leur travail respectif qui consiste toujours à s’engouffrer dans des interstices en prélevant dans le paysage des formes, rythmes, masses, lignes ou autres indices topographiques qui caractérisent une certaine quête d’un ici et d’un ailleurs aux frontières devenues poreuses. Les gravures miniatures de roches figées dans des échantillons de boites de pétri de Clément Philippe en sont une parfaite démonstration : ne pouvant être directement extraites du site minier irradié où l’artiste s’est introduit, il décide pour autant de nous mettre face à l’omniprésence de ces zones hostiles et toxiques trop souvent dissimulées. À travers ce geste, qui donne forme à nos questionnements plus qu’il n’apporte de véritable réponse, l’artiste évite l’effacement progressif d’une situation pourtant évidente et nous délivre, tout en finesse, un témoignage sur l’état de notre monde et ses limites. Cela se traduit également dans les dessins minutieusement réalisés au graphite sur papier de la série Jumanji de Marie Havel, qui dévoilent des compositions protéiformes proches d’un univers fantastique. Malgré une végétation abondante, c’est une sensation de ruine qui se dégage de ces représentations fictives aux équilibres précaires, dans un monde absurde où tout semble sur le point de s’effondrer.
Situations latentes, images sous-jacentes : on retrouve toujours en toile de fond dans le travail des deux artistes ce désir de pénétrer des espaces singuliers pour les révéler dans des points de rencontres qui aboutissent à la formation d’un écotone, cette zone de transition et de lisière entre deux écosystèmes. En résulte alors des œuvres profondément ancrées mais qui semblent pourtant toujours proches d’un certain basculement.
Cette même impression de glissement se retrouve encore dans le travail de Clément Philippe, avec la série Résurgence où nous sommes pris de vertige à la vision de multiples formes acuminées et acérées qui surgissent d’un magma de lave en fusion. Cette étrange sensation se poursuit avec la série Démantèlement : des dessins réalisés au fil de fer incrustés dans une plaque de médium où l’on aperçoit des usines de génération d’électricité en voie de démantèlement. Là encore, les contours sont saillants, la tension est palpable et le renversement semble imminent. De même, chez Marie Havel, avec Terminus, série de dessins réalisés avec des feuilles de papiers calques qui représentent des bunkers que l’artiste superpose et désaxe volontairement pour nous faire perdre tout point de repère. Certains passent même sous un filtre de couleurs fluorescentes, comme des images irradiées qui lanceraient un feu d’alerte au sein de ce milieu aux tonalités neutres et austères. Nous devenons alors de simples témoins égarés, déracinés, évoluant dans un décor avec lequel nous nous étions pourtant familiarisés. Même constat avec sa nouvelle série de sculptures Messing around composée d’assemblages de boulettes de papiers qui dévoilent des notes imperceptibles ou autres croquis inachevés qu’on aurait sacrifié en les figeant dans une petite boite transparente. Pourtant, la moindre secousse suffirait à faire voler en éclat ces maquettes latentes afin qu’elles se déplient de nouveau, dévoilant ainsi une part de leurs mystères.
Quant à l’exposition Écotone, elle marque à elle seule une étape décisive dans la pratique commune des deux artistes car pour la première fois, ils décident de combiner et d’assembler leurs gestes pour y inventer de nouveaux espaces partagés à travers la réalisation d’oeuvres à quatre mains. Si Marie est plus assidue à arpenter le paysage en prenant des notes, Clément, lui, fabrique et expérimente à partir de ses observations comme le ferait le scientifique. Résulte de ces nouveaux chevauchements plastiques une série inédite intitulée Landes, comme un énième paysage qu’ils nous invitent à parcourir.
Il y a donc toujours ce petit quelque chose d’instable, de précaire et de poétique dans la pratique de Marie Havel et Clément Philippe où nous partons en expédition à la quête d’une histoire en mouvement, tout en restant pourtant figés dans un étrange entre-deux. Ou n’est-ce pas finalement, dans cette complémentarité fructueuse et unique qui leur appartient, la révélation de leur nouvel « entre eux deux ».
Fanny Robin
Critique d’art et commissaire d’exposition,
texte de l’exposition « Ecotone »,
Ad Astra Galerie, Paris.
Mai 2024.
Marie Havel associe une esthétique de la ruine contemporaine à des fragments de jeux d’enfant. Ses œuvres convoquent la mémoire collective de sites marqués par des conflits et des réminiscences de moments de l’âge innocent. L’imprévu, le cycle construction / déconstruction et le jeu sont au cœur de sa démarche artistique. Un basculement s’opère entre le monde de l’enfance et celui de l’adulte dans ses œuvres.
Ses souvenirs d’activités étant enfant surgissent dans son processus de création. D’où a émané sa série Trous d’obus, dans laquelle des cabanes se logent dans des espaces chargés d’histoire, de traces historiques. L’architecture de défense et les forces de la nature se relient dans ses œuvres Qui perd gagne. Elles rappellent autant les châteaux de sable construits par les enfants que les vestiges de bunkers. Le bâtiment de défense et de protection dévoile sa fragilité, son instabilité. La puissance de ces forteresses n’est plus immuable, celles-ci sont vouées à la chute, à l’effondrement.
Dans sa série de dessins Jumanji d’un trait délicat, dans un certain prolongement du courant Romantique, elle compose des mondes où la végétation foisonnante a repris ses droits. Ses dessins révèlent des phénomènes de bouleversement, des architectures fragilisées, instables. En prenant le temps d’observer ses œuvres sur papier, nous pouvons apercevoir des éléments de jeux de société ou de construction. L’artiste s’approprie les formats des jouets d’enfants et d’adultes, les détourne pour proposer des situations où tout peut basculer. Ses Tapis de jeux présentent des chemins déstructurés, des ruines d’un territoire dans des couleurs vives, rappelant l’univers de l’enfance. Les dessins d’espaces idylliques sont remplacés par des obstacles et laissent la place à des accidents de parcours.
Elle poursuit son intérêt pour les formes de jeux en prenant comme point de départ les modes d’emploi de fabrication de mobiliers pour créer ses boîtes Build & Smash. Celles-ci contiennent des possibilités de constructions fragiles. Dans un processus de travail appliqué, obstinée et attentif, Marie Havel recopie des livres qui l’ont influencée, composant alors une bibliothèque d’objets fait main, témoignage d’une culture populaire qui inspire les enfants dans leur apprentissage de la vie.
L’artiste plasticienne utilise des matériaux de modélisme pour convoquer les étapes de fabrication à l’échelle du projet. Les jeux de construction, présents dans ses œuvres rappellent combien ceux-ci permettent de grandir. Elle lie le dessin et la maquette dans sa série des Flocages, inspirée des paysages troués par la guerre, en Picardie. En creux émergent des ruines de bâtiments et la végétation surgit en flocage coloré de modélisme, se développant sur ces architectures défensives qui ont marqué des territoires.
Des seaux en plastique, à l’origine moules pour créer des châteaux de sable sur la plage, sont déformés, tels qu’ils auraient subi un choc. L’artiste continue ses expériences de métamorphoses d’objets liés au jeu pour mettre en évidence certaines pratiques de fabrication qui s’imposent fragiles d’elles-mêmes. Les matériaux qu’elle utilise, en écho au monde des adultes, incarnent les récits proposés par ses œuvres.
Ses petits bateaux en plomb aspirent à un danger à éviter. Un décalage s’opère entre ce qui apparait de prime abord et ce qui est sous-jacent dans ses sculptures Toucher le fond, réalisées à quatre mains avec le plasticien Clément Philippe. Sa série les Nostalgismes, dresse un répertoire des bêtises d’adultes. L’artiste soulève en ce sens les paradoxes de l’adulte qui recherche les hors limites qu’il avait étant enfant. Les gestes de former, de fabriquer et de transformer apparaissent dans le travail artistique de Marie Havel. Elle conserve également ses chutes de travail et recrée ensuite des petites constructions Messing Around. Des idées à l’abandon prennent ensuite racine.
L’artiste propose de nouvelles formes de ruines contemporaines, dans lesquelles des éléments cachés parmi les déconstructions créent un effet de trouble chez le spectateur. Ses œuvres nous invitent à songer à la fois à l’enfant qui est encore en nous et aux paysages bouleversés par les événements de la Grande Histoire. Celles-ci dévoilent des situations du quotidien où tout peut chavirer en un instant.
Pauline Lisowski
Critique d’art et commissaire d’exposition
Membre de Commissaires d’Exposition Associés (CEA)
et de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA).
Avril 2021
Le travail de Marie Havel s’enracine dans une réflexion autour de la ruine, état de chute aussi bien assimilé aux choses qu’à l’individu. Il se décline dans un agencement subtil entre construction et destruction. Cet équilibre, précaire, est appréhendé à l’orée de l’enfance, dans des dimensions expérimentales et ludiques. Dans ce sens, ses œuvres proposent un double regard, celui de la curiosité, du jeu, d’un âge où l’on s’adapte à l’environnement chargé d’histoire qui nous entoure, et celui d’une approche plus distanciée, posant son attention sur ce qui bâtit notre passé.
Son travail relève ainsi de l’introspection, du souvenir, elle va puiser dans les décombres de sa mémoire pour opérer une mise en lumière des images et expériences vécues. L’état de ruine est non seulement révélé – à l’instar des séries Flocages ou Qui perd gagne pour lesquels Marie Havel braque son regard sur des bunkers de la Seconde Guerre mondiale abandonnés – mais également suspendu. Il y a dans ses dessins un état de sursis latent, dont la série Jumanji est particulièrement représentative. L’artiste y crée, à l’aide de jeux de construction de notre enfance, des édifices en proie à l’instabilité. Elle y mêle des éléments de nature, grignotant ici et là des structures qui chutent et se déploient sur la surface, jusqu’à investir des murs entiers comme dans Poetics of Space. Elle opère ainsi un arrêt sur image et met en exergue une tension entre la matière et l’espace. Ses œuvres procèdent ainsi d’une logique antéchronologique. A l’inverse de structures qui se détériorent au fil du temps, Marie Havel bâtit des constructions originellement altérées, elle érige la ruine.
Ce qui est mis en lumière n’est pas tant la chute que l’acte vain. Les œuvres participent d’une forme de cynisme, où la part d’instabilité et de destruction constitue l’essence même de la structure. Si Marie Havel excelle dans la technique du dessin, son travail présente une déclinaison de médiums, portant toujours son attention sur l’effondrement de manière ambiguë, entre catastrophe et jeu. Ainsi, les séries Tapis de jeux, Seaux de plage, Toucher le fond, Ça vole pas haut, ou encore Soleil de plomb renvoient directement à une part infantile détournée. Avec une approche presque sardonique (en témoigne les titres utilisés), l’artiste promeut le chaos, l’échec, et l’adversité. Ces thèmes font également écho à la série des Nostalgismes où l’on découvre des adultes physiquement enserrés dans des jeux pour enfants. L’artiste fige cet instant de désarroi pendant lesquels des individus ont tenté de retrouver leur part d’enfance. Traités au graphite avec un réalisme percutant, ils sont isolés dans des positions ubuesques où plus rien n’existe hormis leur désir avorté de remonter le temps. Ils font partie de ces moments que l’on préfère oublier et que Marie Havel fixe dans la durée.
Il y a en effet dans son travail un besoin de révéler, de montrer ce qu’on ne voit pas ou que l’on ne voudrait plus voir. Ainsi en est-il des Maisons clous et Terrains vagues, une recherche sur des bâtiments vouées à disparaître de nos paysages, ou bien d’En attendant la mer et Pas de fumée sans feu. L’artiste s’attache alors à rendre visible les épaves de bateaux coulés, principalement durant la Seconde Guerre mondiale, cachées par les eaux, ou encore Le Ravin du Loup, un ensemble de bunkers allemands édifiés en 1942 dans l’Aisne, camouflés en étant recouverts de peinture puis abandonnés. Les lieux historiques tels que les trous d’obus, espaces commémoratifs ou de guerre constituent les paysages de son enfance. Au regard curieux et fasciné du passé se substitue aujourd’hui celui de dévoiler. Elle interroge ainsi la manière dont ces bâtiments font corps avec le paysage dans lequel ils prennent place. Pour se faire, elle choisit d’emprunter des voies détournées, en révélant la végétation qui les entourent notamment, afin de mettre en évidence l’imprégnation et la détérioration des ruines.
Les œuvres de Marie Havel sont ainsi empreintes de souvenirs où son histoire prend place dans l’Histoire. L’enfance ingénue se substitue à la réalité d’un monde détérioré, en tension. Il s’opère pourtant une sublimation de la mémoire. A travers la reconstruction de jeux, de situations périlleuses ou encore de structures, l’artiste introduit une poésie de la ruine.
Gwendoline Corthier-Hardoin
Docteure en Théorie des Arts,
Commissaire d’exposition,
Responsable des expositions et
Adjointe au service conservation du
Musée d’Art Moderne de Céret.
Mars 2020
Plus qu’une architecture, c’est le temps traversé par celle-ci qui intéresse Marie Havel, l’absence d’une réalité passée, créatrice d’une matérialité nouvelle : la ruine. L’artiste s’intéresse à ce que devient une construction dans le temps, et plus particulièrement à son mouvement dans l’espace-temps.
Avec sa série de flocages sur Le Ravin du Loup, Marie Havel focalise par exemple son attention sur le devenir de cette base de télécommunication allemande construite dans le nord de la France pendant la Seconde Guerre mondiale. À l’époque, tout avait été mis en œuvre pour que ce bâtiment se fonde totalement dans le paysage. Les chemins conduisant à celui-ci avait été peints en vert, des filtres avaient été mis au-dessus des cheminées pour qu’aucune fumée ne s’échappe, et une abondante végétation tâchait de camoufler définitivement le lieu. Ainsi, marcheurs et aviateurs ne décelaient rien. Plus d’un demi-siècle plus tard, une herbe galopante a définitivement absorbé la base qui se dérobe à notre regard.
Pourtant, c’est aujourd’hui que celle-ci s’ouvre aux visiteurs et qu’elle devient visible. Marie Havel, se joue de cette dichotomie en reproduisant ce lieu avec des flocages, un matériau habituellement utilisé pour figurer les sols dans la réalisation des maquettes. Ainsi, l’artiste ne figure pas Le Ravin du Loup, mais simplement la végétation qui l’étouffe tout en le révélant, elle utilise le négatif de ce qu’elle dessine, elle esquisse par omission.
Autre leurre que sont ces bunkers ! Imposants, ils miment l’enracinement dans le sol. Pourtant, un coup de vent suffirait à les détruire car ces abris fictifs ne sont ici que sable et polystyrène. S’ils auraient pu être les symboles d’un statisme militaire ou d’un enracinement politique, ils figurent au contraire ces forteresses qui parsèment les plages du nord de l’hexagone, devenues au fil du temps, de drôles de cabanes, réceptacles de l’imaginaire des enfants de la région. Qui perd gagne, c’est en fait une œuvre qui emprunte autant aux bunkers qu’aux châteaux de sable. En effet, les deux constructions se présentent ici comme de purs oxymores. Malgré la puissance qu’elles revendiquent, elles sont prêtes l’une comme l’autre à se dissoudre dans le sol. Les bunkers de Berck-sur-Mer, subissent par exemple les vents et marées qui les font épisodiquement disparaître avant de les laisser resurgir. Les châteaux de sable sont quant à eux vainement hissés le temps d’un simple après-midi. Par leur fragilité, ils sont aussi des constructions de défense à jamais indéfendables. Enfin, Marie Havel rappelle qu’Albert Speer, l’architecte du IIIe Reich, pensait ses constructions pour que même en ruine, un millénaire plus tard, elles restent belles.
Étonnant, si on considère que les ruines sont bien davantage les symboles de la fin d’un temps, d’une nouvelle déchéance de l’humanité.
Mais l’artiste ne renie pas la fluidité du temps et n’essaie pas de cacher l’empreinte de ce dernier. Au contraire, les ruines constituent pour elle des bâtiments en soit, des marqueurs temporels. S’il est courant d’entendre qu’un bâtiment « tombe en ruine », l’artiste refuse cette tournure. À la chute, elle substitue donc le prolongement dans le temps. Les châteaux de sable que l’on passe des après-midi entiers à ériger en sont un formidable exemple. Car ici, le plaisir se loge tout autant dans l’élaboration du bâtiment que dans sa démolition. C’est même le caractère vain de la construction qui produit l’enchantement. Avec ses Seaux de plage, Marie Havel propose ainsi un malicieux raccourci. Car ici, il n’est pas question de modeler un bâtiment faussement parfait qui renierait son éphémérité, mais de mouler sans plus attendre une ruine. Marie Havel nous réconcilie ainsi avec le temps. Elle dédramatise le désenchantement puis le bourre de légèreté et d’espoir.
Camille Bardin
Critique d'art indépendante
Co-présidente de Jeunes Critiques d’Art (JCA)
Co-fondatrice / Co-présidente de Young Art Critic International (YACI)
Octobre 2019
Un peu de soleil dans l’eau froide (1)
Comme un fragile rayon de soleil qui ne réchauffera jamais une étendue d’eau, les dessins de Marie Havel représentent des instants vains, mais qui, en cela, sont terriblement poétiques. Ayant grandi au milieu de paysages anciennement tourmentés par les abîmes de la Grande Guerre, l’artiste reconstitue aujourd’hui les vestiges futurs d’une civilisation vouée au déclin.
Douée d’un cynisme tout particulier, Marie Havel s’applique donc à questionner les ruines. Pour elle, ces décombres ne sont pas des fins en soi, ils sont davantage gages d’une prolongation, d’une mutation du paysage. Les lieux qui l’intéressent sont donc, pour la plupart, engloutis par une nature indisciplinée qui ne répond plus aux directives de l’Homme mais dont la végétation abondante fait deviner la présence aux regardeurs — à l’image de sa série Ravin du Loup. Plus loin, ses Jumanji caressent, eux aussi, la dégringolade ou peut-être ne faisons-nous que fantasmer leur évanouissement ? Dans tous les cas, il s’agit là encore d’un simulacre de réalité, un instant durant lequel on se laisse aller aux illusions. L’équilibre précaire des édifices qu’elle dessine minutieusement vacille vers une force qui n’est discernable qu’au second regard. En effet, si leur chute peut paraitre imminente, elle est dissoute par une végétation foisonnante, des lianes et des branches sinueuses paraissant sortir tout droit du fabuleux voyage imaginé par Jules Verne. Parfois semblables à des excroissances dégradantes, si ce n’est à des parasites, ces plantes se révèlent finalement régénératrices. Alors, ces décombres que l’on pourrait croire à l’agonie reprennent leur souffle et se découvrent une seconde vie.
Si souvent, Marie Havel s’inspire de ses lectures pour cristalliser ces horizons, les situations qu’elle imagine sont éminemment prosaïques, parfois même impertinentes. La jeune femme représente bien plus qu’une chute, elle rend finalement palpable la tension propre aux situations incertaines. A l’heure où les artistes font les beaux jours du conceptuel, Marie Havel présente donc un travail bien singulier. D’abord parce qu’il est complètement pluridisciplinaire. Entre la minutie de ses dessins et le minimalisme de ses installations, les rapports sont en effet loin d’être entendus. La volonté de Marie Havel n’est pas d’étendre le dessin à la tri dimension ou d’expérimenter les possibles de cette pratique mais bien d’explorer l’ensemble des pratiques. Marie Havel n’a pas de spécialité.
L’année dernière, elle remportait deux prix pour la force de ses dessins. Aujourd’hui, elle revient pour nous présenter un travail flirtant avec le modélisme, le graphisme et même la conception de jeux vidéo. Et puis il y a les thèmes qu’elle aborde. Si ses sujets sont rarement des emprunts fait à l’actualité, la mise en présence des paysages endeuillés de sa région et notre cruelle réalité ne peut que nous laisser interdits. Cette confrontation entre le passé et l’instant présent n’est pas l’unique facteur de notre saisissement. La force de Marie Havel se loge sûrement dans sa capacité à aborder des sujets qui la concernent en montrant du doigt notre histoire collective. En cela, elle réussit une prouesse : celle de faire une synthèse entre, d’un côté, un art auquel on reproche une théorisation outrancière, et de l’autre, des pratiques artisanales dont on condamne souvent le manque de réflexion intellectuelle. Et si le futur de l’art contemporain se nichait simplement dans cette ultime union ?
(1) Un peu de soleil dans l’eau froide, Françoise Sagan.
Camille Bardin
Critique d'art indépendante
Co-présidente de Jeunes Critiques d’Art (JCA)
Co-fondatrice / Co-présidente de Young Art Critic International (YACI)
Mars 2018