Un peu de soleil

dans l'eau froide

Marie Havel Artiste site art

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La pièce " Soleil de plomb (Gratton) " présentée dans l'exposition a été réalisée en duo avec l'artiste Clément Philippe / The artwork " Soleil de plomb (Gratton) " presented in the show is a collaboration with the artist Clément Philippe. https://www.clement-philippe.com/

Un peu de soleil dans l’eau froide (1) 


Comme un fragile rayon de soleil qui ne réchauffera jamais une étendue d’eau, les dessins de Marie Havel représentent des instants vains, mais qui, en cela, sont terriblement poétiques. Ayant grandi au milieu de paysages anciennement tourmentés par les abîmes de la Grande Guerre, l’artiste reconstitue aujourd’hui les vestiges futurs d’une civilisation vouée au déclin. 


Douée d’un cynisme tout particulier, Marie Havel s’applique donc à questionner les ruines. Pour elle, ces décombres ne sont pas des fins en soi, ils sont davantage gages d’une prolongation, d’une mutation du paysage. Les lieux qui l’intéressent sont donc, pour la plupart, engloutis par une nature indisciplinée qui ne répond plus aux directives de l’Homme mais dont la végétation abondante fait deviner la présence aux regardeurs — à l’image de sa série Ravin du Loup. Plus loin, ses Jumanji caressent, eux aussi, la dégringolade ou peut-être ne faisons-nous que fantasmer leur évanouissement ? Dans tous les cas, il s’agit là encore d’un simulacre de réalité, un instant durant lequel on se laisse aller aux illusions. L’équilibre précaire des édifices qu’elle dessine minutieusement vacille vers une force qui n’est discernable qu’au second regard. En effet, si leur chute peut paraitre imminente, elle est dissoute par une végétation foisonnante, des lianes et des branches sinueuses paraissant sortir tout droit du fabuleux voyage imaginé par Jules Verne. Parfois semblables à des excroissances dégradantes, si ce n’est à des parasites, ces plantes se révèlent finalement régénératrices. Alors, ces décombres que l’on pourrait croire à l’agonie reprennent leur souffle et se découvrent une seconde vie. 


Si souvent, Marie Havel s’inspire de ses lectures pour cristalliser ces horizons, les situations qu’elle imagine sont éminemment prosaïques, parfois même impertinentes. La jeune femme représente bien plus qu’une chute, elle rend finalement palpable la tension propre aux situations incertaines. A l’heure où les artistes font les beaux jours du conceptuel, Marie Havel présente donc un travail bien singulier. D’abord parce qu’il est complètement pluridisciplinaire. Entre la minutie de ses dessins et le minimalisme de ses installations, les rapports sont en effet loin d’être entendus. La volonté de Marie Havel n’est pas d’étendre le dessin à la tri-dimension ou d’expérimenter les possibles de cette pratique mais bien d’explorer l’ensemble des pratiques. Marie Havel n’a pas de spécialité. 


L’année dernière, elle remportait deux prix pour la force de ses dessins. Aujourd’hui, elle revient pour nous présenter un travail flirtant avec le modélisme, le graphisme et même la conception de jeux vidéo. Et puis il y a les thèmes qu’elle aborde. Si ses sujets sont rarement des emprunts fait à l’actualité, la mise en présence des paysages endeuillés de sa région et notre cruelle réalité ne peut que nous laisser interdits. Cette confrontation entre le passé et l’instant présent n’est pas l’unique facteur de notre saisissement. La force de Marie Havel se loge sûrement dans sa capacité à aborder des sujets qui la concernent en montrant du doigt notre histoire collective. En cela, elle réussit une prouesse : celle de faire une synthèse entre, d’un côté, un art auquel on reproche une théorisation outrancière, et de l’autre, des pratiques artisanales dont on condamne souvent le manque de réflexion intellectuelle. Et si le futur de l’art contemporain se nichait simplement dans cette ultime union ?


(1) Un peu de soleil dans l’eau froide, Françoise Sagan. 

 

Camille Bardin, critique d'art indépendante

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