Le Bal Des Survivances

Marie Havel Artiste site art

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"Le Bal Des Survivances", exposition collective des lauréats du dispositif Post-Production, FRAC Occitanie Montpellier, décembre 2019 - février 2020.

"Le Bal Des Survivances", group show of the selected artists of the Post-Production's device, FRAC Occitanie Montpellier, December 2019 - February 2020.

Pour la quatrième édition du dispositif Post_Production, le Frac et les écoles d’art en Occitanie offrent l’opportunité à quatre nouveaux artistes de produire et d’exposer des œuvres : Lana Duval (Pau Tarbes), Marie Havel (MO.CO. Esba), Ludovic Salmon (isdaT), Maxime Sanchez (Esban). Une bourse est accordée aux lauréats par leur école d’origine, et l’accompagnement et la prise en charge des moyens liés à l’exposition elle-même sont proposés par le Frac.
Post_Production est un programme destiné à l’insertion professionnelle et artistique de jeunes diplômé(e)s, conçu et réalisé en partenariat avec les écoles supérieures d’art de Montpellier (MO.CO. Esba), Nîmes (Esban), Pau-Tarbes (ÉSA Pyrénées) et l’Institut supérieur des arts de Toulouse (isdaT) depuis 2016.

" Pour la quatrième édition de Post_Production, Lana Duval, Marie Havel, Ludovic Salmon et Maxime Sanchez ont réalisé des œuvres nouvelles et les présentent collectivement dans une exposition à l’intitulé quelque peu inquiétant : un bal des survivances ! Comment est-il possible, lorsqu’on est un jeune artiste, de considérer sa création sur le mode de la « survivance » ? Ou encore : à quel étrange « bal », marqué au sceau de la survie, sommes-nous conviés ? Comment comprendre cet oxymore ?

 

L’époque de l’humanité dans laquelle nous sommes est davantage celle de la fin de l’Histoire que celle de son commencement. Le fait que l’être humain s’inquiète désormais de sa propre survie, à travers celle des conditions naturelles qui lui sont nécessaires, montre que son passé est plus consistant et « assuré » que son avenir, désormais incertain. Nous vivons ainsi avec le poids d’une Mémoire considérable. Et l’on comprend que cette contrainte augmente pour chaque nouvelle génération : pour elle, le fardeau de l’Histoire se trouve immédiatement grossi de ce que les précédentes ont ajouté à l’héritage, aussi généreux soit-il. Comment danser avec insouciance et légèreté en éprouvant ce poids de l’humanité morte qui vous façonne ?

 

Mais cela ne concerne pas uniquement le long cours de l’Histoire. Car la Modernité, dans son utopie de célébration du présent, d’un vécu émancipé dans la réalité sensible, a aussi inventé des techniques pour saisir l’instant, pour capturer l’immédiateté. Les images, sous la forme d’enregistrements incessants, ont transformés en « mémoires » les expériences les plus intimes. Ce qui est vécu est soumis à une quasihistoricité, ou est réduit au spectacle de soi. Alors, le Présent n’a plus de sens que représenté par la « survivance » de ses propres traces, qui s’accumulent comme autant d’archives de vies à peine entamées. L’art sous toutes ses formes n’y a pas coupé, et l’on évoque régulièrement sa fin. Toute danse, à peine engagée, serait-elle déjà achevée ?

 

Je crois que le « bal » que nous proposent Lana Duval, Marie Havel, Ludovic Salmon et Maxime Sanchez a quelque chose à voir avec ces difficiles réglages que la jeunesse doit opérer, pour rester vivante et libre de son énergie, quant aux différentes conditions mémorielles qui lui sont faites. Car la possibilité même d’être artiste et créateur passe aujourd’hui par là. De l’histoire des camouflages militaires et de ses prolongements dans la production industrielle actuelle, que réinvestit Marie Havel, aux artefacts archéologiques et aux techniques artisanales, que réinvente Maxime Sanchez, ou encore des paysages confectionnés par la culture populaire dans les médias et les nouvelles technologies, que reprend Lana Duval, à un questionnement sur la représentation de la ruralité, l'industrie et la société de services, que Ludovic Salmon met au cœur de ses recherches picturales, tous les quatre affrontent des enjeux qui, par-delà les formes que prennent leurs œuvres, sont constitutifs de nos contradictions contemporaines.

 

Dès lors, comment danser ? Chaque spectateur invité à ce bal se fera une certaine idée des pas qui lui sont proposés, et les trouvera ou non à sa convenance. Mais il est possible qu’un bal ne soit pas d’abord une affaire d’idées ni de thèmes encombrants. Il est bien plus probable qu’il s’agisse d’une certaine relation aux corps et, à partir de leurs mises en mouvement, de quelque célébration de la matière en général. Peut-être notre spectateur remarquera-t-il alors que « la terre », comme la composition et l’épaisseur insondable des sols, est ce que Marie Havel s’efforce de retourner avec méthode et ironie ; que « le feu » est ce par quoi Lana Duval ravive des images a priori irrécupérables tant elles semblaient fanées par les tubes cathodiques et les écrans ; que « l’eau », par le biais d’une technique d’impression hydrographique de son cru, nourrit les signes primitifs et les fragments antiques que Maxime Sanchez réanime sur des matières composites ; que les peintures de Ludovic Salmon sont avant tout baignées d’une atmosphère nocturne, un brouillard opaque où la fumée d’usine paraît l’unique « air » respirable par les occupants de ses campagnes asthmatiques. Un bal c’est une fête, et une fête est une incarnation urgente et volontaire où doivent s’éprouver la puissance et l’insouciance active, marques de la jeunesse. Et un bal artistique reste, quoi qu’on en pense, une célébration sourde de ces éléments dont nous sommes faits et qui ne peuvent finir. En cela, c’est un événement auquel chacun est convié, que l’on redoute ou non les inévitables chambardements de la sur-vie".

 

Emmanuel Latreille

Directeur du Frac OM Commissaire de l’exposition

" Plus qu’une architecture, c’est le temps traversé par celle-ci qui intéresse Marie Havel, l’absence d’une réalité passée, créatrice d’une matérialité nouvelle : la ruine. L’artiste s’intéresse à ce que devient une construction dans le temps, et plus particulièrement à son mouvement dans l’espace-temps.

 

Avec sa série de flocages sur Le Ravin du Loup, Marie Havel focalise par exemple son attention sur le devenir de cette base de télécommunication allemande construite dans le nord de la France pendant la Seconde Guerre mondiale. À l’époque, tout avait été mis en œuvre pour que ce bâtiment se fonde totalement dans le paysage. Les chemins conduisant à celui-ci avait été peints en vert, des filtres avaient été mis au-dessus des cheminées pour qu’aucune fumée ne s’échappe, et une abondante végétation tâchait de camoufler définitivement le lieu. Ainsi, marcheurs et aviateurs ne décelaient rien. Plus d’un demi-siècle plus tard, une herbe galopante a définitivement absorbé la base qui se dérobe à notre regard.

 

Pourtant, c’est aujourd’hui que celle-ci s’ouvre aux visiteurs et qu’elle devient visible. Marie Havel, se joue de cette dichotomie en reproduisant ce lieu avec des flocages, un matériau habituellement utilisé pour figurer les sols dans la réalisation des maquettes. Ainsi, l’artiste ne figure pas Le Ravin du Loup, mais simplement la végétation qui l’étouffe tout en le révélant, elle utilise le négatif de ce qu’elle dessine, elle esquisse par omission.

 

Autre leurre que sont ces bunkers ! Imposants, ils miment l’enracinement dans le sol. Pourtant, un coup de vent suffirait à les détruire car ces abris fictifs ne sont ici que sable et polystyrène. S’ils auraient pu être les symboles d’un statisme militaire ou d’un enracinement politique, ils figurent au contraire ces forteresses qui parsèment les plages du nord de l’hexagone, devenues au fil du temps, de drôles de cabanes, réceptacles de l’imaginaire des enfants de la région. Qui perd gagne, c’est en fait une œuvre qui emprunte autant aux bunkers qu’aux châteaux de sable. En effet, les deux constructions se présentent ici comme de purs oxymores. Malgré la puissance qu’elles revendiquent, elles sont prêtes l’une comme l’autre à se dissoudre dans le sol. Les bunkers de Berck-sur-Mer, subissent par exemple les vents et marées qui les font épisodiquement disparaître avant de les laisser resurgir. Les châteaux de sable sont quant à eux vainement hissés le temps d’un simple après-midi. Par leur fragilité, ils sont aussi des constructions de défense à jamais indéfendables. Enfin, Marie Havel aime rappeler qu’Albert Speer, l’architecte du IIIe Reich, pensait ses constructions pour que même en ruine, un millénaire plus tard, elles restent belles.

Étonnant, si on considère que les ruines sont bien davantage les symboles de la fin d’un temps, d’une nouvelle déchéance de l’humanité.

Mais l’artiste ne renie pas la fluidité du temps et n’essaie pas de cacher l’empreinte de ce dernier. Au contraire, les ruines constituent pour elle des bâtiments en soit, des marqueurs temporels. S’il est courant d’entendre qu’un bâtiment « tombe en ruine », l’artiste refuse cette tournure. À la chute, elle substitue donc le prolongement dans le temps. Les châteaux de sable que l’on passe des après-midi entiers à ériger en sont un formidable exemple. Car ici, le plaisir se loge tout autant dans l’élaboration du bâtiment que dans sa démolition. C’est même le caractère vain de la construction qui produit l’enchantement. Avec ses Seaux de plage, Marie Havel propose ainsi un malicieux raccourci. Car ici, il n’est pas question de modeler un bâtiment faussement parfait qui renierait son éphémérité, mais de mouler sans plus attendre une ruine. Marie Havel nous réconcilie ainsi avec le temps. Elle dédramatise le désenchantement puis le bourre de légèreté et d’espoir ".

 

Camille Bardin

camille.pbardin@gmail.com

Co-présidente du collectif Jeunes Critiques d’Art

Membre de YACI

© Marie Havel 2014-2020

Détail "Le Ravin du Loup, 42", dessin aux flocages de modélisme (matières synthétiques) sur cartons-gris (ph neutre), 240x720 cm, Marie Havel, 2019. Vue de l'exposition collective "Le Bal Des Survivances", FRAC OM, décembre 2019 -février 2020.